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En aparté, je dévoile ici, un peu à la manière de ce qui se dévoile lorsqu'on fait ce petit pas de côté, ou qu'on décide de soulever cette pierre, sur un chemin, une nouvelle que j'ai terminée d'écrire en juillet 2015. Elle s'intitule "Immortel", et j'ai pris un plaisir certain à l'orchestrer, jusqu'à ce qu'elle m'emporte:

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Contrat Creative Commons *

Immortel par Laurent Choquel (1972 - ...)

Voler, voler à toute vitesse, pour échapper à cet être qui le poursuivait depuis des années. A terre, le perdre dans des dédales de chemins escarpés, aux murs gris et organiques. Au loin un virage qu’il négocia avec brio, mais il chuta aussitôt après, pour se retrouver nez à nez avec une foule d’enfants menaçante. Ils étaient si nombreux qu’il n’arrivait plus à respirer, il se retourna. Son poursuivant le touchait presque, il pouvait remarquer sur le haut de son épaule un tatouage qui représentait un visage, son propre visage ! Il se débattait, les enfants s’écartèrent, sa course folle pouvait reprendre, puis une nouvelle chute, cette fois dans une eau profonde, mais il n’arrivait plus à bouger. Juste derrière, le souffle de la bête, accompagné d’un râle qui le chatouillait à l’intérieur. Dans la seconde qui suit, il était à nouveau en train de voler, mais sa tête uniquement, qui allait exploser.

Il se leva, un peu étourdi, et ouvrit la fenêtre, il manquait juste un peu d’air. Au loin, une voiture roulait à vive allure sous un ciel bien bas. Elle créait un chemin de poussière derrière elle, étouffant encore un peu plus les arbres qui bordaient la route.

La mort l’intéressait, le questionnait, il voulait la vivre autrement. L’idée d’une mort multiple simultanée le séduisait. En lui-même, il savait que la mort par foudroiement était l’idéale, elle seule pouvait le rapprocher du statut d’élu, mais une mort multiple simultanée l’inspirait davantage, il en serait l’auteur. Il réfléchit et se décida enfin : ce sera le bon moment quand il sera devenu inutile. Inutile pour lui, inutile pour les autres. Pour le moment, il existait encore à force d’acheter, souvent n’importe quoi. Encore un livre, qu’il ne lira jamais, ou cette plante, qu’il oubliera d’arroser, et ce deuxième oreiller au cas où. Au fil du temps, l’inutilité s’était déjà répandue en lui peu à peu, comme une mort lente, à force de mots et de petites phrases: « Oui mais non. », « Oui tout à fait. », « Tu n’y arriveras pas. », « Vous pouvez me faire confiance. », « On vous rappellera. », « Ça va ? », « Tu n’as pas le choix. », « Tu sais bien que j’ai raison. », « Dis bonjour. ». Il allait maintenant acheter de quoi orchestrer sa mort multiple et la mettre en œuvre, ensuite il sera inutile, pour de vrai. « Contente-toi de celui que tu aurais voulu être. » lui avait-on dit aussi. Il n’avait pas compris sur le moment, sa foi encore intacte le protégeait, il lui était tellement plus agréable de croire et d’espérer.

Sous un arbre, à l’écoute d’un pinson maussade, il imagina le concept. Le bruissement des feuilles l’emportait et le faisait penser à l’océan, au loin. Le vent rangea et ordonna les mots dans sa tête : visser et souffler, tendre et percer, déplacer, étirer et ajuster. Le pinson changea de branche et chanta à nouveau, plus haut, comme pour accompagner le soleil vers son point de chute.

Au prix d’un véritable effort, il quitta momentanément son point d’attache. « Dictature de la voiture ! » lâcha-t-il au premier ralentissement. Il subissait maintenant le fourmillement humain qui le mettait mal à l’aise, il se sentait dépossédé de la particularité de son être. Il acheta, pourtant avec goût, une corde, deux poissons rouges, de l’arsenic, des ressorts, un sachet en plastique, des lames et de l’huile. Il dégageait malgré lui une forme de joie, on lui souriait même. Il aimait être différent par sa bonne humeur, il se sentait tellement vivant. Et il retourna chez lui et s’enferma dans une pièce, réduite à l’état de laboratoire, deux mois s’écoulèrent.

A l’extérieur, l’illusion d’un monde qui change eut bien lieu. Le présent en soi a déjà existé, tel le résultat d’une recomposition de moments du passé habilement choisis. Il n’y a rien devant, le futur aussi est un produit, et sa date limite de consommation est déjà dépassée. Rien ne se crée, rien ne se transforme, tout se perd.

Il pouvait maintenant observer l’œuvre ultime avec une certaine fierté, et l’admirer. Ses reflets habiles, la pureté de sa ligne et son incroyable subtilité la rendaient majestueuse. Par sa complexité apparente, elle semblait dégager une austérité, mais sa délicatesse dans le détail la rendait avant tout agréable à l’œil. Il prit place. Assis, au centre de la pièce, comme un cœur, il faisait corps avec elle et avait donné naissance à une forme de mécanisme humanisé, habité par la force des choses. Leur point faible demeurait en la nature de certains composants si sophistiqués que le processus reposait sur les lois de l’incontrôlable : forcément basculer, naturellement provoquer, logiquement induire et minutieusement respecter les différentes étapes. Elles-mêmes obéissaient en résonnance à de précieux sous-processus de frottements, de balancements et de comptes à rebours déclenchés par la physique des choses, indépendants d’un quelconque impondérable d’origine humaine. Rien ni personne ne pouvait plus interférer avec l’établi et l’écrit. Le regard lumineux, il écoutait avec délice les poissons rouges se débattre, ils allaient bientôt actionner le mécanisme. L’huile lui arrivait à la gorge, le sachet en plastique peu à peu le privait d’air, et le plus petit poisson eut un dernier soubresaut. Le déclenchement fut alors décidé, accompagné d’un bruit discret, à peu près similaire à celui produit par l’ongle du pouce qui taquine l’ongle de l’index, par en-dessous, sur le côté. Ce bruit est d’ailleurs plus sec que celui obtenu par le mouvement inverse. Il pendait maintenant dans l’huile qui provoquait sa noyade, et en étouffant, il se coupa les veines, au bon moment pour que l’arsenic agisse en harmonie, complice du moment. De l’intérieur, les ressorts compressaient son cœur pour l’empêcher de battre, lui non plus n’aurait plus à se battre, et le sang dans l’huile s’étalait par touche de pétales de roses continues. Il avait tenu à mettre sa plus belle chemise, celle avec les boutons de manchettes, et l’écoute à travers l’huile d’une douce mélodie qu’il aimait particulièrement était du plus grandiose effet, il sentait encore vibrer son corps.

« Je n’aime pas le rouge, j’aime l’odeur qui annonce l’arrivée de la pluie, je souris à l’idée de croire qu’une grenouille pourrait me parler, je pleure en éternuant, l’eau froide avant l’eau chaude de la douche me rend triste, la forme de certains arbres peut me mettre en colère, je ne sais pas si j’apprécierais que la lune soit bleue, le soleil m’enivre, surtout quand je lui offre mon corps, cette femme me fait tourner la tête. Lui dessiner un cœur sur sa plante de pied ? Lire plus d’un livre par semaine me paraît inutile, je préfère ne rien faire plutôt que de faire pour rien. Pourquoi cette tristesse quand je suis presque heureux ? Je crois. J’aspire à penser que le sommeil permet d’être conscient du moment présent, comme s’il rechargeait des batteries. Jamais plus les poèmes ne me feront l’effet d’une harmonie. A force, je me demande si cette brutalité est nécessaire. Enfin libre mais libre de quoi ? En échange de quoi pour quoi faire ? Est-ce que regretter n’est pas le contraire d’aimer ? De vouloir aimer ? »

La mort multiple simultanée allait bientôt se manifester. Il fut surpris par une douce sensation, celle de vivre un moment au contenu jusqu’alors vierge d’avoir été vécu.

La veille, il l’avait encore aperçue, au loin, toujours aérienne, la démarche virevoltante et le sourire aux lèvres. « Non, ce n’est pas encore aujourd’hui que je lui dirai.»

Devant lui, à travers ses paupières, ou dans sa tête, un être uniforme, plutôt lumineux, pour lui communiquer maintenant combien il avait été important de concrétiser ce concept pour l’humanité : la mort multiple simultanée, ce téléscopage de plusieurs fins d’une même vie au même moment, allait provoquer par son intermédiaire un dérèglement de taille, mais nécessaire: le temps allait rebrousser chemin et disparaître, comme s’il n’avait jamais existé, entraînant avec lui vie et lumière. Tuer le temps, en revenir à l’état de grâce du zéro absolu et faire basculer la logique d’un tout linéaire et borné en un rien basé sur l’instable imparable. L’esprit règnerait alors en maître, libre de recommencer.

« Je ne souhaite pas mourir, mais vivre ma mort pleinement, à défaut d’avoir pu vivre ma vie. » Avec cela en tête, il la vécut, multiple et simultanée, comme une étincelle éternelle, jouissance multicolore. L’amour, il n’était pas bien sûr d’avoir su le vivre, faute d’en avoir conscience et d’en avoir fait l’expérience. Si seulement il lui avait été offert.

Ouvrir les yeux sous l’eau, comme pour faire connaissance avec l’eau en regardant le soleil à travers, il avait adoré ça, et le bleu s’était transformé au loin en lumière infinie. Vivre l’écoute assourdissante de la coquille d’un escargot qui se brise sous son pied, il avait détesté ça, le silence d’un monde qui s’écroule derrière lui, impuissant et coupable, l’avait plongé dans une angoisse empathique forcément éphémère. Gouter de ses lèvres quelques gouttes de ce ruisseau, puis l’avaler, ou l’eau de cet océan, encore écume, pour en être contenu à jamais, il avait vécu ça.

En état de rétrogression temporelle, infiniment éparpillé mais accroché à lui-même, il l’aperçut à nouveau, aérienne et virevoltante, et lui exprima au passage :

« Je t’aime. »

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* Au delà de la licence CC-BY-NC-ND qui protège la nouvelle "Immortel", l'auteur souhaite qu'elle ne soit pas otée de cet endroit par copié-collé ni photographiée ni même recopiée, elle doit être considérée comme un texte certes ouvert au monde mais ancré, suffisant envers lui-même et caractérisé par cette forme de vie qu'il a choisi. Respecter le souhait de l'auteur vous permettra de quitter cette page librement et les ravira.